HistoireMexique

Acuitzio, 1865

Acuitzio del Canje

J’inaugure ce nouveau blog en reprenant une nouvelle, « Acuitzio, 1865 », écrite il y a presque quatre ans pour un petit concours sur internet dont le thème était « l’échange ». J’avais tout de suite pensé au village d’Acuitzio, situé à une trentaine de kilomètres de Morelia, la ville mexicaine où j’habite. J’y ai effectué l’essentiel du travail de terrain de ma thèse de science politique et, accessoirement, c’est aussi le lieu de naissance de mon beau-père. Le nom complet du village, Acuitzio del Canje (Acuitzio de l’échange, littéralement), fait référence à l’échange de prisonniers qui sert de toile de fond à la nouvelle.

 

Une guerre française peu connue

Étant donné que l’intervention militaire française au Mexique (1862-1867) est un épisode largement méconnu de l’histoire de France, je pense qu’une brève introduction sur le sujet s’impose avant de partager la nouvelle.

Voulant profiter de la guerre de Sécession (1861-1865) qui accapare alors les Américains, Napoléon III s’est laissé convaincre d’établir un empire catholique au Mexique afin de contrecarrer la montée en puissance des États-Unis (protestants) sur le continent. Il croit même à l’idée de génie, « la grande pensée du règne ». Le projet est soutenu par les conservateurs mexicains et l’Église, qui s’estiment lésés par les réformes du président Benito Juárez.

Bataille de Puebla – 5 mai 1862

En janvier 1862, une flotte alliée (Royaume-Uni, Espagne et France) débarque à Veracruz pour protester contre la suspension du paiement de la dette extérieure décidée par Juárez. Après le départ des Britanniques et des Espagnols, les troupes françaises marchent sur Puebla. L’armée mexicaine repousse l’assaut dans un premier temps le 5 mai 1862 (le 5 de mayo est désormais un jour férié au Mexique au cours duquel on célèbre la batalla de Puebla. Par extension, cette date est devenue la fête des Latinos aux États-Unis). Les Français finissent par prendre la ville un an plus tard, après l’arrivée d’importants renforts, puis rentrent dans Mexico. Après moult hésitations, Maximilien de Habsbourg, frère de l’empereur autrichien, accepte la couronne de l’empire du Mexique et débarque en 1864. Les 40 000 soldats du corps expéditionnaire français sont épaulés par 27 000 Mexicains, 7 000 Autrichiens, 1 500 Hongrois et Polonais, 400 Égyptiens et 1 500 Belges (Charlotte, la femme de Maximilien, est la fille de Léopold 1er de Belgique).

L’exécution de Maximilien

Le contrôle du territoire (quatre fois la France) s’avère particulièrement difficile pour plusieurs raisons : une situation anarchique après quarante ans d’instabilité politique, des voies de communications en piteux état, des conditions climatiques et sanitaires adverses (saison des pluies et fièvre jaune). Surtout, la résistance des républicains mexicains s’organise sous forme de guérilla sous la houlette de Benito Juárez, réfugié dans le nord du pays. La victoire en avril 1865 des confédérés dans la guerre civile américaine lui permet enfin de recevoir l’aide des États-Unis. Constatant le désastre, Napoléon III finit par jeter l’éponge et rapatrie ses troupes entre fin 1866 et début 1867. Abandonné à son sort, Maximilien s’entête et refuse d’abdiquer. Capturé à Querétaro en juin 1867, il meurt fusillé en criant « ¡Viva México! » Benito Juárez reprend le pouvoir et y reste jusqu’en 1872.

La nouvelle « Acuitzio, 1865 »

En ce 5 décembre 1865, le centre d’Acuitzio vibre d’une activité inhabituelle. Paul, vêtu des loques de ce qui fut jadis un uniforme de fantassin, est assis parmi les prisonniers belges et français. Encore fourbus par trois jours d’une marche épuisante, ils attendent fébrilement d’être échangés contre des républicains mexicains regroupés à l’autre extrémité de la place. Il est bientôt dix heures et le soleil commence enfin à réchauffer leur corps transi par la fraîcheur de la nuit. Tous semblent cogiter, nerveux. L’échange doit débuter sous peu et beaucoup craignent que l’accord ne capote à la dernière minute. Paul, lui, redoute surtout ce qui adviendra après sa réintégration à l’armée d’occupation. De temps en temps, pour se rassurer, il regarde la médaille de la Vierge de Guadalupe offerte par Maria, à qui il a promis de déserter dès que possible pour la rejoindre. Cela fait maintenant trois ans qu’il a quitté Cherbourg, emporté dans la folle expédition mexicaine de Napoléon III.

Maria se tient au premier rang des civils qui observent la scène depuis la grand-rue où ils ont été cantonnés. Elle a suivi Paul depuis Huetamo, où la place du village s’était transformée en prison à ciel ouvert. C’est là qu’elle l’avait connu six mois plus tôt. Sous les arcades, elle servait dans l’une des gargotes qui faisaient office de cantine pour les captifs. D’emblée, Maria avait été séduite par les bonnes manières empreintes de timidité de ce jeune homme pâle et maigre qui souffrait du climat étouffant des Terres chaudes. Lui avait rapidement succombé au charme de son sourire enjôleur et de ses yeux noirs. Un soir pluvieux d’août, elle lui avait ouvert la porte de la remise une fois la nuit tombée. Là, sur la paillasse de Paul posée au milieu des vivres, ils avaient commencé à s’aimer et à ébaucher des projets. La guerre avait finalement donné à Maria un amant, dix-huit mois après lui avoir pris l’époux qu’elle n’avait presque pas connu. Son mariage avec Juan avait été arrangé, et seulement trois semaines plus tard l’un de ses oncles était venu le chercher pour combattre sous les ordres du général Régules. Peu de temps après, un autre jeune du village avait raconté à Maria comment il avait vu Juan tomber sous les balles des troupes impériales.

Tout à coup, le clairon sonne. Tous les hommes se lèvent prestement, puis le silence se fait. Les chefs militaires se rencontrent au milieu de la place. Le lieutenant-colonel Lisarte, représentant de Benito Juárez, serre la main du commandant belge Visart de Bocarmé dépêché par l’empereur Maximilien. Les deux officiers échangent leurs longues listes de prisonniers et se saluent à nouveau. Le son du clairon retentit une deuxième fois et les détenus de chaque camp se dirigent, enfin libres, vers leurs frères d’armes qui les attendent bras ouverts. Européens et Mexicains se croisent en chemin en se donnant parfois une tape dans le dos ou une accolade.

Maria se déhanche pour ne pas perdre de vue Paul qui lui répond avec de petits signes de la main. Elle ne lâche plus la médaille de baptême qu’il lui a confiée en gage de son amour. Après quelques minutes de congratulations, on sonne déjà le rassemblement des troupes impériales pour leur rapatriement vers la caserne de Morelia. Paul, rentré dans le rang, se retourne une dernière fois avec un regard qui veut dire « à bientôt », mais ressemble à s’y méprendre à un adieu. Le peloton se met en branle. Le cœur de Maria se serre et une envie irrépressible de courir derrière les soldats s’empare d’elle. Alors qu’elle tente de s’extraire de la foule, un guérillero tout juste libéré lui barre le chemin. Il a triste allure. Hirsute et vêtu de guenilles, il s’appuie sur une béquille. Ses yeux enfiévrés la fixent avec une rare intensité. Elle le regarde, incrédule. Il se jette dans ses bras et l’étreint si fort qu’elle peine à respirer. À travers les larmes qui commencent à perler, et par-dessus l’épaule de Juan, Maria voit la colonne de Paul disparaître au coin de la rue.

Pour finir

À Acuitzio del Canje, la légende dit que des soldats belges et français se sont installés dans la région après le fameux échange. Il n’est pas forcément facile d’identifier leurs descendants, car ils auraient adopté des patronymes locaux afin de mieux se fondre dans la population. La peau et les yeux clairs de certains habitants semblent cependant trahir la permanence de leurs gènes.

Voilà, on se retrouve bientôt pour un nouvel article du blog Sur le chemin. N’hésitez pas à écrire un commentaire ci-dessous et à vous inscrire à la newsletter pour recevoir les prochains articles.

Frédéric 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *